Lussier (Doris)
Un article de la La Mémoire du Québec (2022).
- Homme de sciences (sociologue, écrivain) et humoriste né en 1918 (15 juillet 1918) sur une ferme à Fontainebleau (Weedon) en Estrie.
Pendant plusieurs années, il a été secrétaire du père Georges-Henri Lévesque, fondateur de la faculté des Sciences sociales de l'Université Laval à Québec-ULQ.
En 1954, il crée et popularise le personnage du père Gédéon dans la série télévisée Les Plouffe de Roger Lemelin.
Décès en 1993 (28 octobre 1993).
- Publications - Liste partielle :
Le Père Gédéon : son histoire et ses histoires (Éditions Quinze, 1980)
Viens faire l'humour-- et le plaisir : Le père Gédéon, son histoire et ses histoires. Réflexions sur les femmes, les syndicats, les politiciens et l'amour - et plus (Éditions Québecor, 1982)
Vérités et sourires de la politique (Stanké, 1990)
À propos d'indépendance... (Stanké, 1992)
Le père Gédéon par le père Gédéon et son secrétaire privé (de tout) (Stanké, 1992)
Viens faire l'humour ... et le plaisir (Stanké, 1993)
Tout Doris (Stanké, 1994)
Encore Doris : propos inattendus d'un homme de conviction (Stanké, 1997)
Doris Lussier par lui-même (Stanké, 2000).
Le souvenir - texte écrit par Doris Lussier (que nous reproduisons ici
En souvenir de cet homme remarquable et et lui accorder ainsi une nouvelle place dans le coeur de nos lecteurs.
Un être humain qui s'éteint, ce n'est pas un mortel qui finit.
C'est un immortel qui commence.
C'est pourquoi, en allant confier
le corps de mon fils à la terre accueillante
où il dormira doucement à coté des siens,
en attendant que j'aille l'y rejoindre,
je ne lui dis pas adieu, je lui dis à bientôt.
Car la douleur qui me serre le coeur raffermit,
à chacun de ses battements,
ma certitude qu'il est impossible d'autant aimer un être
et de le perdre pour toujours.
Ceux que nous avons aimés et que nous avons perdus
ne sont plus où ils étaient,
mais ils sont toujours et partout où nous sommes.
Cela s'appelle d'un beau mot plein
de poésie et de tendresse :
le souvenir.
Ô mort si fraîche, ô seul matin !
A mon tour (...) de vous dire à bientôt.
Je vous attends d'un bonheur sans fin.
Entre temps, je veillerai sur vous.
Je continuerai de vous aimer au-delà le temps et l 'espaceÉ
au delà des apparences.
Je suis là avec vous jusqu'à la fin des temps.
Et je vous prépare une place.
A bientôt.
La mort du fils
Ô mort si fraîche, Ô seul matin (Bernanos
Maintenant je sais que la plus grande douleur humaine
qui puisse exister, c'est la mort de son enfant.
Mourir c'es aussi naturel que vivre, et ça arrive à tout le monde.
Mais mourir à vingt, ça n'est pas dans l'ordre de la nature.
C'est un mystère douloureux.
Ça vous déchire l'âme, le coeur et le ventre.
Ça vous assomme, ça vous triture, ça vous démolit
Mais comme ça vous éclaire aussi. Je ne sais plus qui a dit (je crois que c'était Lamartine) :
Le malheur ouvre l'âme à des lumières que la prospérité ne discerne pas. Que c'est vrai !
J'avais vécu jusqu'ici un bonheur que je ne méritais sans doute pas.
Puis, tout d'un coup, venant de nulle part, un poignard me transperce le coeur. ; mon fils meurt.
Je ne vous dirai pas mon chagrin, il est indicible. Et il ne concerne que moi. Mais j'ai le
goût de vous direà vous chers lecteurs,
qui êtes mes amis inconnus, les pensées que me laisse cette tragédie.
Ne serait-ce que pour que ceux qui ont vécu la même y trouvent, avec ma sympathie,
les mêmes raisons que moi d'en tirer des leçons de vie.
La première leçon, c'est une histoire d'amour,
Je pense qu'il n'y a pas de valeur humaine plus précieuse que le bonheur de ses enfants.
Toutes les mères et tous les pères le savent. Mais ce qu'en pratique nous oublions si souvent -
Tant l'habitude de la cohabitation nous immunise contre le devoir de tendresse -
c'est que le bonheur de ses enfants exige de nous un amour inconditionnel, fervent, tenace, patient, doux, quotidien...
Et toujours recommencé.
Si nous étions aussi intelligent que nous pensons être, nous saurions que rien de ce qui ne peut tre obtenu par la douceur ne peut l'être autrement,
Il n'y a qu'une méthode efficace d'éducation : c'est l'amour.
L'autre leçon s'inscrit dans une perspective d'éternité.
Quand on vit un bonheur tranquille et sans drame,on a l'insolence intellectuelle facile,
On évacue aisément de son âme l'idée de Dieu et on se croit un esprit fort quand, sous prétexte d'affranchissement, on nie jusqu'à l'hypothèse d'une autre vie après la mort temporelle.
Mais quand le destin vient vous arracher un fils de vingt ans,, c'est le coeur avec tout ce qu'il contient d'amour
Qui exige de l'intelligence qu'elle s'ouvre à des réalités plus consolatrices que les seules compassions terrestres
Et alors, au détour du chemin de croix qui nous amenés, nous aussi, à un calvaire, se dresse, sombre et
lumineuse à la fois, l'immense et obsédante et essentielle question de la Vérité.
Ceux qui n'ont pas eu le don de la foi qui illumine, explique, simplifie et enrichit la vie en lui donnant tout son sens,
Cherchent une raison à leur douleu
Et il arrive parfois que cette douleur même
Soit une grâce et que l'illumination de l'esprit passe par la blessure du coeur,
et que l es sauvages exifgences de l'amoudébuchent sur la route de la lumière immortelle.
Comment expliquer autrement l'interrogation de l'homme devant le mystère de la mort,
Et qui n'ai jamais eu qu'une foi fragile vacillante, bougonneuse et toujours inquiète,
Je n'ai jamais eu autant besoin de la certitude de l'immortalité.
Que depuis que j'ai erdu mon fils.
Il m'apparaît irrationnel, absurde, illoique, injuste,
Et contradictoire et intellectuellement inacceptable que a vie humaine ne soit
Qu'un insignifiant passage de quelques centaines de jours
Sur une terre ingrat et somptueuse.
Il me semble impensable que la vie, une fois commencée,
S'achève bêtement par une triste dissolution dans la matière et que l'âme,
Comme une splendeur éphémère, sombre dans le rien après avoir inutilement été
Le lieu spirituel et sensible de si prodigieuses clartés, de si riches. espérances
Et de si douces affections.
Il répugne à la raison que l'existance ne soit que temporelle et qu'un être humain n'ait pas plus de valeur qu'un caillou.
Non, Dieu existe. Ne serait-ce que parce qu'il n'y a rien d'explicable sans son existence.
C'est vrai que son mystère me scandalise,
Mais c'est aussi vrai que sa présence m'est nécessaire.
Si le besoin de croire est si grand,
C'est donc que la foi est naturelle - toute surnaturelle que le disent les théologiens.
Comme je trouve belles et douces
Les paroles de la préface de la messe des morts quand elle nous dit
« la mort n'enléve pas la vie ; elle ne fait que la changer», et
«Qu'à cause du Christ luit l'espoir de la résurrection afin que ceux qu'attriste leur condition de mortels soient consolés par la promesse de l'immortalité !»
C'est sans doute ce qui a fait dire au poète ces vers qui sont en même temps un crédo et un chant d'espérance :«Je dis que le tombeau qui sur le mort se ferme
Ouvre le firmament, et que ce qu'ici-bas nous prenons pour un terme, n'est qu'un commencement
est que le commencement.
Un homme qui s'éteint, ce n'est pas un mortel qui finit, c'est un immortel qui commence.,
C'est pourquoi en allant confier le corps de mon filsà la terre accueillante où ildormira doucement à côté des siens en attendant que j'aille l'y rejoindre. Je ne lui ai pas dit adieu, je lui aidit «à bientôt Carla douleur atroce qui me serre le coeur raffermit, à chacun de ses battements, ma certitude qu'il est impossible d'autant aimer un être et de le perdre pour toujours.
L'une de vous m'a écrit un mot de compassion que j'ai reçu comme un baume. Elle y ajoutait cette admirable pensée d'Alexandre Dumas : «Ceux que nous avons aimés et que nous avons pedus ne sont plus là où ilsétaient, mais is sont toijours et partout où nous sommes. Ô mort i fraîche,
Ô seul Matin!»
Doris Lussier.
Nota de Jean Cournoyer. C'est pour donner une autre chance à nos lecteurs que nous avons ajouté ce texte de Doris Lussier dans la Mémoire du Québec.
